La terre est vivante !

Ça y est, on a eu notre baptême chilien : on a vécu notre premier tremblement de terre. Et un vrai de vrai, à 6.9, avec alerte tsunami, temblores précurseurs et plus de 400 répliques. Bienvenue dans…

Ça y est, on a eu notre baptême chilien : on a vécu notre premier tremblement de terre. Et un vrai de vrai, à 6.9, avec alerte tsunami, temblores précurseurs et plus de 400 répliques. Bienvenue dans le parc d’attractions gratos du cinturón del fuego (ceinture de feu), 40000 kilomètres de jonction de plaques tectoniques, ou​ l’on peut trouver 75% des volcans immergés de la planète, et où ont lieu 90% des tremblements de terre de la planète. Comme Valparaiso est construite sur la faille entre les plaques Nazca et Sud-américaine, on est aux premières loges – et on se met malgré nous a la géologie.

La première fois que la terre a tremblé, nous fumions tranquillement une cigarette sur les escaliers de l’hostel Nomada, où nous travaillions. Je ne voudrais pas tomber dans des clichés éhontés, mais il y a clairement une réaction chilienne, et la réaction du reste du monde (je veux dire, ceux qui habitent des pays  normaux où on ne vit pas un tremblement de terre toutes les dix minutes). À savoir :

Réaction française. Capucine et moi sommes debout en moins d’une seconde, regards paniqués de tous les côtés, prêtes à bondir (où?), à demander à la ronde « on fait quoi on va où ? » (assortis de nombreux « ouh putain » que j’évite en général de raconter, rapport à notre réputation de françaises chic)

Réaction Chilienne. Luciano, à ce moment là affalé sur les escaliers, cigarette toujours à la main, nous rassure avec un petit sourire en coin : « C’est rien, c’est passé… » Nous : « Oui mais on fait quoi on va où il faudrait pas sortir ha oui c’est quoi déjà le truc il faut pas aller sous les tables et éteindre la lumière ? » Luciano : « Asseyez-vous et fumez votre cigarette. Tout va bien, c’est juste un temblor. Vous pouvez me croire, je suis chilien ! ».

Un troisième type de réaction, qu’on pourrait classifier sous le nom de « argentin un peu saoul » serait celle de notre chef Folo, qui débarque quelques minutes après le tremblement et s’exclame surexcité : « La tierra está viva !! » (« La terre est vivante !! »)

Plusieurs petites répliques suivront ce premier temblor. A chaque fois, la même insouciance chilienne : on s’arrête à peine de parler. Il y a d’ailleurs deux mots pour parler des tremblements de terre : temblor, qui est plutôt un tremblement, c’est en gros quand ça bouge que dans un sens et qu’on peut encore marcher quand ça tremble (ce qui veut dire no pasa nada pour l’autochtone chilien) ; et le terremoto, oú l’autochtone bien qu’habitué commence à s’inquiéter un peu : on ne peut plus marcher, et les constructions, bien qu’antisismiques, commencent à avoir du mal à encaisser le choc (on parle de terremoto à partir de 7 ou 7.5 sur l’échelle de Richter, apparemment). Puisqu’on parle de l’échelle de Richter, petit point culture : on pense souvent quelle est sur 10, mais en fait, elle n’a pas de maximum, puisqu’il est impossible de savoir jusqu’à quelle violence la terre peut bouger. Par contre, le plus gros tremblement de terre enregistré depuis la nuit des temps (bon, depuis l’invention de l’échelle de Richter soit 1935, je voudrais pas exagérer comme un chilien non plus) était de 9.5 et a eu lieu en 1960… Devinez dans quel pays ? Au Chili bien sûr, qu’elle veine !

Ce premier temblor nous fait réaliser que le panneau « Quoi faire en cas d’erruption volcanique ? », que nous avions soigneusement photographié à Púcon, n’est pas qu’un truc pour faire rigoler les touristes : ici, la tectonique des plaques n’est pas seulement une matière un peu chiante étudiée en CM2, ça existe pour de vrai et c’est moins rigolo. Comme on est au Chili, on se lance dans l’étude des mouvements des plaques et des différents pronostics des scientifiques, et comme tout chilien moyen, on devient sismologue : « C’est bien que ça tremble, comme ça l’énergie se libère… » « Quand il y a un grand après il y a plein de petits » « Quand il y a un grand ça peut être le signe qu’un très grand arrive » « Quand ça tremble beaucoup c’est que  l’énergie se rassemble en un point et qu’après ça va beaucoup trembler » « Un tsunami à Valparaiso ça peut pas exister, il n’y a pas assez de fond » « La maison a résisté au terremoto de 1960, il y a pas de raisons qu’elle ne résiste pas au prochain » « Le grand terremoto du siècle aura lieu à Valparaiso, c’est sûr » « mais normalement c’est pas tout de suite car c’est tous les 80 ans », le tout assorti de commentaires plus ou moins alarmistes, faits par des gens qui vendent plus ou moins des alarmes pour tremblements de terre.

Cette première plongée dans le monde merveilleux du terremoto était sympathique, et on se serait bien arrêtés là : la terre est vivante, c’est rigolo, haha. Sauf que, comme dirait le chilien baigné d’une spiritualité inhérente au fait de vivre à cheval sur une faille entre deux plaques : c’est pas toi qui décide, c’est la terre. On continue donc à trembloter jusqu’au lundi soir, 18h30. On se préparait à boire une bière et à commencer à faire cuire les chorizo (saucisses) à l’asado (barbecue) quand ça s’est mis à trembler, une première fois, on sort, une deuxième fois, on ressort, jusqu’au déclanchement de l’alerte tsunami : évacuation totale du plan de la ville (la partie basse, au niveau de la mer) pour grimper sur les cerros (les collines qui entourent la ville). Je ne vais pas m’étendre sur le côté paniquant de la chose, mais plutôt sur la capacité chilienne à voir le comique de toute situation.

À commencer par la chilienne que l’on croise dans le cerro, qui nous demande d’où on est avant de nous dire à riant : « La France ! Super ! Quel chance vous avez d’être ici en ce moment, c’est comme du tourisme d’aventures gratuit ! ». Une fois qu’on est tout en haut, on commence nous aussi : « Franchement, on aurait pu prendre les saucisses. Ou de la bière. » « Si Nico (l’argentin… Les argentins sont connus pour être des obsessionnels de l’asado) avait été la, il serait jamais parti sans le barbeuk, c’est sûr. » « Oui, d’ailleurs, c’est bien pour ça que les barbeuks ont des roulettes : pour les alertes tsunami! » Suivi d’un fou rire général en imaginant Nico dans la montée du cerro, trainant son barbeuk et ses chorizo sur fond sonore d’alerte tsunami.

Au delà du stress occasionné – y compris chez les chiliens, cette fois – ça nous a donné l’occasion de parler de la culture chilienne et sur comment le fait de vivre sur un territoire constamment menacé par une catastrophe naturelle (tremblement de terre, tsunami, éruption volcanique, pluies diluviennes, sécheresse sévère…) peut aider à voir l’existence d’une manière particulière.

On dit tout le temps que le Chili est un pays très croyant. C’est tout à fait vrai. À la question « Comment vous êtes vous rencontrés? », deux amis peuvent très bien vous répondre « à la messe », sans que ce soit une blague. Mais plus que religieux, c’est aussi un pays très spirituel. Céline, une blogueuse française rencontrée à Valparaiso (et accessoirement, qui connaît nos amis Leila et Adri, mais bon, passons, on ne s’étonne même plus des coïncidences) vit depuis trois ans au Chili. Elle nous a raconté à quel point les chiliens croyaient en toutes sortes de choses : la magie, les énergies, les esprits, les extraterrestres… Notre collègue de travail Caro, chilienne, ne croit pas en un Dieu mais en plusieurs entités. L’une d’elle, la Terre, est au départ juste et foncièrement positive et donne à l’être humain tout ce qui il faut pour vivre ; elle ne s’énerve que parce qu’on lui fait subir de la pollution, des déchets, parce qu’on construit des villes sans tenir compte de sa morphologie.

Je pense que, quand on vit sur un tel territoire, on n’a pas le choix : il faut bien croire en quelque chose qui donne un sens à tout ça. Ajoutons que la dictature chilienne s’est terminée en 1990 – ça aussi, ça peut faire passer l’espoir au rayon de croyance spirituelle.

L’autre voie pour ne pas devenir fou, c’est l’humour, et pour ça, le chilien est super fort. D’abord, sachez que la boisson nationale chilienne s’appelle le terremoto : un mélange de sorbet, de sirop de grenadine et de vin rouge (miam!). Apparemment, on l’appelle comme ça parce que le boire vous donne la même sensation qu’un terremoto, à savoir celle de ne pas pouvoir tenir sur vos jambes… Et si vous en recommandez un, il s’appelle la replica !

Les réseaux sociaux, comme en France, sont un haut lieu d’humour. Petite sélection de ce qu’on peut y trouver en temps de tremblements :

Huit tremblements de terre sur dix ont choisi le Chili

Bienvenue au Chili

Le monde après un grand tremblement de terre / Le Chili

Et quand la situation est bien stressante, l’humour en direct prend le relai. Céline nous a raconté sa virée au marché quelques jours après le tremblement de terre. Alors qu’une réplique se faisait sentir (comme d’habitude), les marchands ont commence à hurler : « Avant que la vague arrive, promo sur les tomates ! ».

Alors voilà, on sait nous aussi ce que ça fait quand la terre ferme n’est plus ferme du tout, et c’est très bizarre. Heureusement, la vie est tellement bien faite qu’elle nous a fait rencontrer des merveilleux compagnons d’alerte tsunami : notre famille du nomada. Car à la fin, (attention moment licorne) quand tout tremble et qu’une vague menace de submerger la ville, tout ce qu’il reste… C’est l’amooour !

Une partie de la famille après l’alerte tsunami : on est tout en haut du cerro et on a décidé de rester un peu pour admirer le coucher du soleil…

  1. […] de paysages merveilleux, de volcans, de lamas, d’insectes plus ou moins venimeux, de tremblements de terre, de longues marches, de déserts, de fêtes, de sandwichs queso-palta, de trajets en bus… On a […]

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