Un concept révolutionnaire : le revoyage

On avait déjà eu une alerte au Machupichu. Alors qu’on marche tranquillement derrière un couple accompagné de deux enfants, la petite fille s’arrête, boudeuse, lève les yeux vers sa mère et lui dit d’un air suppliant : “Quiero regresar a mi caaaaaasaaaa !” (“Je veux rentrer à ma maisooooon !”). Romain et moi rigolons doucement, la mère nous regarde avec un sourire, entre amusement et désespoir de cette journée qui s’annonce longue. Lorsqu’ils s’éloignent, je finis par rompre le silence et murmurer à Romain : “Yo también !” (“Moi aussi!).

C’est à cet instant que le “quiero regresar a mi casa!” est devenu le nouveau leitmotiv de notre voyage : la fin était venue. Élisa, notre acolyte belge, qui était elle aussi à Cuzco à ce moment là, partageait notre nouvelle philosophie ; en fait, les frites lui manquaient tellement qu’elle a fait un aller retour estival en Belgique. Comme des vacances du voyage, si vous voulez.

En fait, on ne veut pas rentrer dans notre casa, ça peut être n’importe quelle casa, tant qu’elle a un lit et une cuisine et qu’on peut y mettre ses livres sur une étagère, y étendre une lessive, y préparer une soupe en écoutant la radio, y laisser sa brosse à dents sur le lavabo, connaître le boulanger à côté et pouvoir fournir une réponse à la question “t’habites où ?” qui ne soit pas “dans mon sac à dos”.

Le clap de fin du voyage se précise à Arequipa. Roro se lève un matin : “Moi, de toute façon j’arrête de voyager donc je m’en fous, je fais rien.” C’est la grève du voyage. Ça tombe bien, Arequipa s’y prête : c’est joli et tranquille, parfait pour préparer la seconde partie de notre année, à savoir notre installation à Buenos Aires.

Venons-en à l’aspect pratique de l’affaire. Certes, on veut rentrer à Buenos Aires, mais on est à quelque chose comme 3300 kilomètres. On a donc deux choix : rentrer à La Paz puis monter dans un bus qui, en moins de 58h, nous dépose à Buenos Aires. Jamais fait 58h de bus (on est allés jusqu’à 38h, pas plus), mais ça fait peur, surtout si la compagnie est bolivienne : horaires aléatoires, pauses pipi aléatoires, repas aléatoires, conduite aléatoire. Beaucoup trop d’aléas pour nous – une peur qui nous sera confirmée : on a rencontré quelqu’un qui avait fait ce trajet, et les 58 heures se sont transformées en 72 heures, avec évidement une arrivée à 1h du matin au Terminal Retiro de Buenos Aires, et je te garantis que tu n’a aucune envie d’être à Retiro à une heure du matin.

Autre possibilité, profiter d’être à seulement 1 600 kilomètres de La Serena, au Chili, pour y faire un crochet et voir nos copains. Évidemment, depuis La Serena, on ne sera plus qu’à sept heures de bus de Valparaiso, on pourra donc faire un crochet et aller voir l’autre partie de la famille.

Je crois que nos six mois de voyage en bus nous ont légèrement distordu la notion de « crochet », mais peu importe : la famille Nomade nous manque, alors on va aller les voir. D’où la création d’un concept révolutionnaire : le revoyage.

Dans « re-voyage », il y a “voyage”, soit déplacement, soit “au secours”

Comme on est des petits filous, on décide de faire des surprises. Nous voilà donc partis pour 38 heures de bus – quatre bus différents, avec des correspondances trop chouettes, du genre à sept heures du matin dans le terminal d’Express Norte à Calama, soit le terminal le plus glauque dans la ville la plus glauque du Chili.

A ce jour, on n’a toujours pas compris quel a été le problème du destin dans notre concept de re-voyage, mais on a cumulé les retards et les contrôles qui retardent encore plus. Ça a commencé entre Arequipa en Tacna – la dernière ville péruvienne avant le Chili. On y a découvert l’existence d’une frontière régionale : tout le monde doit descendre, et livrer aux douaniers les fruits et légumes susceptibles d’être porteurs de je ne sais plus quelle mouche relou pour l’agriculture. Manque de bol, nos seules vivres pour ce voyage, ce sont un kilo de mandarines, et les mandarines, on l’apprendra à nos dépens, c’est super dangereux.

Romain descend en premier, les mandarines à la main. Je le rejoins alors qu’il parle avec les douaniers. Il se tourne vers moi, énervé : “Je comprends rien !!”. Non, Romain, on ne crie pas sur les douaniers, ça ne se fait pas trop, et, perso, j’ai pas trop envie de rester là dans une cabane de tôle au milieu du désert. Je prends les choses en main, et essaie de poser une question claire : les mandarines, ça passe ou ça passe pas ? Le douanier :
“Oui, ça peut passer, si vous les mangez. (absurdité)
_Oui, je vais les manger.
_ Ha, il faut les manger maintenant alors.”
Donc, monsieur le douanier agricole, tu veux qu’on s’enfile un kilo de mandarines là, dans le sas du ministère de l’agriculture, en à peu près trois minutes – le temps qu’il faut à trente passagers pour remonter dans le bus ? Tu as le sens du challenge, monsieur le douanier agricole.

Une fois qu’on a décidé de laisser tomber le challenge mandarines, on tend les mandarines au monsieur.
“Non, pas ici, il faut les laisser en dehors du poste frontière.
_ Mais il n’y a rien dehors.
_ Vous n’avez qu’à les poser par terre à côté de la porte.”
Tu m’étonnes qu’on ne comprenne rien, ça n’a pas de sens, monsieur, je repète, aucun sens. On s’exécute et on laisse nos mandarines par terre, dehors. Comme ça, la mouche peut tranquillement aller se dégourdir les pattes en plein-air, mais seulement du côté d’Arequipa parce que tout le monde le sait, la mouche, c’est un insecte super strict niveau frontières. Un peu comme le nuage de Tchernobyl.

Même trajet, nouveau contrôle ; cette fois, on n’est plus dans le domaine agricole mais plus dans les douanes du genre police, celles qui veulent savoir si tu ne gagnes pas ta vie en faisant du traffic international de porte-clefs lama, ou en te fourrant de la cocaïne dans le derrière. Donc, les douaniers fouillent la soute et trouvent quatre cartons de marchandises… Rien d’illégal mais manque de bol, le monsieur qui les transporte a oublié-perdu-ignoré les papiers qui vont avec. Nouvel arrêt, donc. Au bout de quelques minutes, on sent un frémissement d’énervement dans le bus… Et petit à petit, la Révolution du Bus commence : les gens tapent sur les vitres, par terre avec les pieds, crient “Vamos !”.

Certains descendent pour engueuler les douaniers : je retire ce que j’ai dit, Romain, apparement ça se fait de crier sur les autorités, ici. Pendant un moment, on se demande si les gens s’énervent pour qu’ils laissent le jeune tranquille ; mais en fait, non, les Péruviens sont pas meilleurs que les autres êtres humains niveau solidarité, ils crient pour qu’on laisse le jeune ici avec ses cartons et qu’on n’en parle plus.

On comprendra plus tard que les passagers étaient nerveux car nous étions dimanche et que la plupart devaient prendre une correspondance qui les amenait au travail pour le lundi matin…

On finit par arriver à Tacna avec quelques heures de retard. On prend un petit bus qui nous amène à Arica, la ville chilienne en face de Tacna. C’est long, mais organisé et sans coup de théâtre. Bien qu’on (enfin, Roro) ait oublié les sandwichs achetés dans le terminal par terre dans le terminal, on est plutôt soulagés.

On arrive à Arica vers 22h. Ça fait déjà une douzaine d’heure qu’on voyage. On prend un nouveau bus pour La Serena : c’est parti pour 24 heures de voyage ! Au terminal, on redécouvre l’organisation chilienne (c’est-à-dire, inexistante) : on a beau demander à tous les employés, aucune source ne se recoupe sur l’endroit où nous devons prendre notre bus.

On finit quand même par le trouver… Et là, multiplication des correspondances chiantes. Ca commence au terminal d’Express Norte de Calama, le terminal le plus glauque du Chili (probablement, ou du moins, je l’espère). On y arrive à 7h du matin, youpi, et nos instructions sont d’attendre ici : on ne peut pas sortir, même pour aller  s’acheter un café ou manger quelque chose, parce que dehors c’est “super peligroso” (“super dangereux”), aux dires d’un chauffeur de taxi croisé ici. On le soupçonne de vouloir nous vendre une course en taxi, mais on doit admettre que ça a pas l’air terrible comme quartier : quand on voit passer les gens en dehors du terminal, ils ont l’air déjà sacrément attaqués pour l’heure matinale.

Heureusement, on est protégés par le monsieur de la sécurité et un berger allemand à dreadlocks, qu’on a appelé Jack. Le personnel est tellement sympa qu’il donne des sandwichs au jambon-fromage à Jack – en passant, on aurait bien aimé des sandwichs nous aussi. Mais je crois que Jack a trop traîné dans ce quartier et a eu le cerveau attaqué par l’air chargé de drogues : il passe environ une heure à déplacer son sandwich d’un bout à l’autre du terminal, SANS le manger. Jusqu’à ce qu’une employée passe, voie un sandwich par terre, le mette à la poubelle… Au grand désespoir de Jack qui passe l’heure suivante à fixer la poubelle. Quand nos ventres – et notre mental, Jack nous rend dingue – commencent à craquer, Romain brave le danger… Et sort du terminal. Il en revient victorieux avec un paquet de FRAC (notre coup de coeur chilien catégorie biscuits) et un peu de pain. Youpi !

Une fois qu’on a enfin réussi à prendre le bus suivant, on continue dans la thématique « trajet de la loose » avec une tripotée de contrôles : contrôles de polices avec ou sans chien (il y a l’équipe “centure de sécurité”, l’équipe “drogue”, l’équipe “contrebande”…), à toute heure du jour et de la nuit, évidemment. Il y a aussi les frontières régionales, à quatre heure du matin sinon c’est pas rigolo, où il faut sortir du bus dans le froid, vider tes sacs des soutes, passer dans une machine à rayon X dont personne n’a rien à carrer, et bien sûr, attendre que le mec qui s’est fait fouiller intégralement (pas de chance) remonte dans le bus.

Vous avez déjà vu Romain de mauvaise humeur ? Essayez de le réveiller à quatre heures du matin : c’est vulgaire. “PTAIN il font CHIER avec leurs contrôles à la CON !”, dit-il en jetant rageusement son sac dans la machine à rayons X. Les passagers et moi nous éloignons un peu. Comme je suis de mauvaise humeur aussi, j’en profite pour lancer une dispute, ça nous occupe, on en rigole souvent et on se réconcilie en principe trois minutes plus tard.

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Sur la route

On finit par arriver à La Serena avec cinq heures de retard, soit à deux heures du matin, sains pas sûre, mais en tout cas saufs. Pour arriver au coeur de la Valle del Elqui, à la Campana, là où on va faire la surprise à Céline, il faut encore faire une heure et demi de bus. On caresse l’idée de dormir dans le terminal pour prendre le premier bus du lendemain, mais le problème, c’est qu’on a pas envie. On sonne donc dans le premier hostel qu’on trouve pour demander les prix. Elle auto-négocie : “Normalement c’est 15 000 mais je vous la fait à 10 000”. Vendu. Je précise, des fois que vous nous preniez pour des dingues, que la monnaie en en pesos chilenos : 15 000 pesos sont environ 20 euros, 10 000 environ 13 euros.

Le come-back des jours heureux

Le lendemain, on est rephasés – si on peut être déphasés on peut bien être rephasés non ? – : on a bien dormi, le temps est magnifique, et on va voir notre copine Céline dans notre endroit préféré du Chili, la Valle del Elqui, youpi ! On sonne à l’hostel où elle travaille avec le coeur qui tambourine ; faire des surprises, ça rend limite plus nerveux que d’en recevoir…

Après des retrouvailles-café soluble, c’est parti pour le remake de nos jours heureux : petit dej gargantuesque, balade, bon repas, café soluble au soleil, balade, apéro, bon repas, bon dodo. Il ne manque plus qu’Elisa pour participer à cette fête de l’oisiveté… On fait de nouvelles balades, on prend même le pont de la mort qui tue. On est des fous !

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Vue de l’hostel… Pas mal comme réveil non ?

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Pendant que Céline travaille, on descend avec Romain à Vicuña, “la ville”, et on reprend nos bonnes habitudes de farniente sur la place du village. C’est merveilleux, il y a une fête du livre avec que des stands fermés et de la musique ringarde. On se fait un nouveau copain chien, Blondie. Blondie, il paie pas de mine mais on découvre que c’est un peu le chef de la place : les chiens ne peuvent pas squatter la place sans son autorisation, et c’est tellement quelqu’un d’important qu’il ne se déplace pas lui même : un petit aboiement et hop, son armée vient chasser l’intrus ! Du coup, on est super fiers de trainer avec lui.

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Blondie

Après deux jours, on décide de continuer notre périple. Tout le monde se moque de nous quand on dit qu’on arrivera un jour à Buenos Aires, alors il faut bien faire mentir les rumeurs. Direction Valparaiso pour la deuxième partie de la surprise !

Valpo, les wachiiiitoooos

Comme les chiliens sont tous des gros menteurs, on arrive rageurs au terminal de Valparaiso non pas à sept heures du matin, mais à cinq heures et demi du matin. On se lance donc dans le graff numérique, Tur Bus étant la compagnie de bus.

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Il est donc sept heures, on est au terminal de Valparaiso, le jour se lève et on a déjà enchaîné trois cafés. On va prendre le quatrième en ville, où on se paie le luxe d’un petit déj toasts-oeufs dans l’un de mes cafés préférés, le Casa Plan. Le petit déj avalé, on se dit qu’on va aller faire la surprise, et on se dirige vers l’hostel…

Quand on arrive, Capu et Lucho dorment encore. Si bien qu’on se pose sur le canapé, on discute avec les volontaires et on oublie complètement qu’on est là pour faire la surprise : on se sent de nouveau comme à la maison. Jusqu’au moment où Capu débarque en pyjama, les yeux écarquillés : “Ben qu’est ce que vous faites là?”. C’est génial les surprises au réveil des gens, parce que tu sens que le cerveau pas bien réveillé est en train de processer pour essayer de comprendre si on est bien là, si on était partis en fait ou si tous ces derniers mois n’ont été qu’un long rêve, si on existe. Quand Lucho se lève, on a commencé le petit déjeuner et on se raconte les nouvelles avec Capu. Je pense que je me rappellerai toute ma vie de sa réaction sortie tout droit d’un cartoon : il passe nonchalamment devant la porte en jetant un œil dans la salle du petit déj, puis fais marche arrière en fronçant les sourcils, tourne la tête et nous fixe d’un air concentré ; après une demi seconde, il a compris et vient nous saluer, tout content. Nous aussi on est contents, tout le monde est content, on fait des petits cadeaux et on prend joyeusement notre cinquième café de la journée, à dix heures du matin.

A Valpo, non seulement on refait nos activités préférées (balades au cerro Alegre pour un café au Pierre Loti en prenant l’ascenseur Victoria, film avec Ricardo Darin au Teatro Condell, ballade pour voir les lions de mer sur Caleta Portales !) mais on fait aussi plein de nouvelles choses : on découvre le comedor du marché, on mange une chorillana dans le temple de la chorillana, on boit un terremoto au Parajito, on fait un tour de bateau depuis le port.

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Comme à la maison…

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L’une travaille…

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L’autre fait la sieste

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Chorillana gigante

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Terremoto : mélange de glace à l’ananas, de vin et de Fernet. Ca porte bien son nom : ça secoue !

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Balade en bateau

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Capu et Lucho avec Roro… Nos wachiiitoooos !

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Mouettes à Caleta Portales

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Pélicans à Caleta Portales (il y a de tout à Caleta Portales)

Notre séjour ne cesse de se prolonger : la frontière pour passer en Argentine est fermée à cause de la neige… Quand elle réouvre, on finit par partir, la larme à l’oeil. Heureusement, ce n’est qu’une séparation temporaire : tout le monde veut passer nous voir à Buenos Aires…

Buenos Aires, bébé ! (le retour)

Après 24 heures de bus, on arrive à Buenos Aires, épuisés, sales, affamés. 24 heures, c’est long… Même si les paysages sont pas atroces :

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Passage de frontière entre Mendoza et Santiago

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Passage de frontière entre Mendoza et Santiago

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A peine franchie la frontière, Roro fonce au snack et mange un superpancho !

Arrivés à Buenos Aires, on s’installe dans l’hostel le moins cher du moment, près de San Telmo. Retourner dans une ville que l’on connaît déjà un peu est franchement agréable, voire reposant : on sait plus ou moins s’orienter, on sait comment marchent les bus, on connaît la monnaie.

L’ambiance n’a rien à voir avec la chaleur pesante et oppressante de cet été. Moins cette chape de plomb, on découvre une ville, grande et étonnamment tranquille, belle et agréable, dynamique, joyeuse. On a tout à faire, pas trop d’énergie mais un peu d’économies pour voir venir les prochaines semaines, mais surtout, on est ravis : on est sous le charme.

Buenos Aires, on le sens, on va vivre tous ensemble une grande histoire d’amour urbain… En attendant de connaitre tous tes secrets, on commence par les classiques : notre douche prise, on s’envoie une grande pizza muzza au coin de la rue !

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